La Révolution Royale
Après Necker, le portefeuille des finances avait échu aux mains de Calonne. Un portefeuille hautement stratégique, car l’Etat se débattait en pleine banqueroute à cause du coût désastreux de la guerre d’Amérique et du surendettement provoqué par la gestion de Necker, qui ne jurait que par l’emprunt. En 1786, Calonne présente au Roi le projet de réforme économique qui le tient en haleine depuis de longs mois. Ce plan fut si audacieux que les historiens en parlèrent comme d’un projet de « Révolution Royale » avant 1789. Il s’agissait entre autres de remplacer les impôts du vingtième par la « subvention territoriale », nouvel impôt payable par tous, nobles et clercs comme roturiers et laïcs. En d’autres termes, le plan Calonne s’attaquait aux privilèges fiscaux. En 1702, déjà, Louis XIV avait définitivement mis en place la Capitation, un impôt sur le revenu payable par tous et réparti entre 22 classes de revenus. Cependant, au fil du siècle, les nobles avaient obtenu le privilège d’une réduction de la Capitation, qui en 1789 avait baissé jusqu’à 1,1% de leur revenu, tandis que les taillables étaient imposés à hauteur de 9,9% de leur revenu. Les plus pauvres et le clergé, eux, étaient exemptés. Le plan de Calonne visait à égaliser dans une bien plus large mesure la situation de tous devant l’impôt (les plus pauvres gardant évidemment leur exemption). Louis XVI s’avéra très enthousiasmé par le plan de Calonne, qui devait être mis en oeuvre en 1787. Déjà, en cette même année 1787, le Roi avait fait avancer la France vers un autre progrès, puisqu’il avait réintégré les protestants dans les droits dont ils étaient privés depuis la révocation de l’Edit de Nantes en 1685. Il avait aussi supprimé les impôts spécifiques pesant sur les Juifs, et permis à ceux-ci de se présenter aux élections (qui existaient au niveau local et provincial sous l’Ancien Régime). Enfin, en 1780, le Roi avait aboli le servage sur ses terres ; toutefois, si le servage existait officiellement dans la France de la fin du 18ème siècle, il était déjà quasiment aboli dans la pratique, ne subsistant plus, sous une forme atténuée, que dans quelques domaines reculés du Jura et du Bourbonnais.

Charles-Alexandre de Calonne
Portrait par Elisabeth Vigée-Lebrun
Versailles, Musée National du Château et des Trianons
En 1787, le projet de Calonne est donc présenté devant l’Assemblée des Notables. Comme il fallait s’y attendre, ces privilégiés, presque tous issus de la noblesse la plus fortunée et la plus titrée, rejetèrent ce projet d’égalisation fiscale. Le plan Calonne n’eut pas plus de succès face aux riches bourgeois du Tiers Etat, lesquels étaient -tout comme les nobles- en partie exemptés de la Taille. En outre, la société d’Ancien Régime n’étant pas verrouillée, ces bourgeois aspiraient à l’anoblissement, qui ne les intéresserait plus guère sans les privilèges fiscaux allant avec. Quant aux bourgeois n’aspirant pas à l’anoblissement, ils se doutaient que la perte ou la diminution de son privilège fiscal par la noblesse concèderait à celle-ci le droit de se lancer dans le commerce -qui lui était alors interdit ; une concurrence que le Tiers n’était pas prêt à tolérer. C’était d’ailleurs pour cette raison que le Tiers, lors d’Etats Généraux au XVIème siècle, avait déjà rejeté une précédente proposition d’égalisation fiscale.
Les Parlements des grandes villes du royaume, composés de privilégiés, orchestrèrent donc une fronde massive contre le Roi. Habilement, ils portèrent le peuple à la révolte antifiscale, pointant du doigt l’augmentation des impôts projetée par le pouvoir royal. Les parlementaires se gardèrent évidemment bien de préciser que cette augmentation des impôts ne concernerait pas tant les gens du peuple que les grands privilégiés qui désormais devraient participer comme tout le monde à l’effort fiscal, allégeant ainsi la charge pesant sur les autres. Les parlementaires firent ainsi passer le pouvoir royal pour attentatoire à toutes les libertés, alors que ce pouvoir essayait au contraire d’agir dans l’intérêt du peuple. Des émeutes eurent lieu un peu partout, comme celle de la Journée des Tuiles à Grenoble (8 mai 1788). La pression sur Louis XVI dès 1787 devint telle qu’il finit par renvoyer Calonne le 27 avril.
Mais le Roi ne se décourage pas : à la place de Calonne, il nomme Loménie de Brienne, l’archevêque de Toulouse. L’ecclésiastique reprend le flambeau et tente de convaincre les Parlements. Hélas sans succès. Les Parlements exigent la convocation des Etats Généraux, c’est à dire des trois ordres : Clergé, Noblesse et Tiers Etat. A ce jeu-là, ils se sentent sûrs de leur victoire, car à deux voix contre une, les ordres jouissant du privilège fiscal sont sûrs de l’emporter. Après l’échec du Lit de Justice du 6 août, qui eut dû faire passer en force le plan de réforme, le Roi cède et les Etats Généraux sont convoqués. Afin de calmer les esprits, Louis XVI renvoie Loménie de Brienne en 1788 et rappelle le très populaire Necker afin de préparer la tenue des Etats, finalement prévue pour le 5 mai 1789. La Révolution approche...

Etienne Charles de Loménie de Brienne
Portrait anonyme
Versailles, musée du Château et des Trianons

Jacques Necker
Portrait par Joseph Siffred DUPLESSIS
Versailles, musée du Château et des Trianons
La réforme fiscale aurait donc pu voir le jour et la Révolution être évitée s’il n’y avait eu la fronde des parlementaires. Ces Parlements, Louis XV et son ministre Maupeou les avaient supprimés en 1771. Mais dès 1774, Louis XVI les avait rappelés. En cela, le jeune roi inexpérimenté de vingt ans, qui pourtant était initialement contre, avait été influencé par son mentor le comte de Maurepas, un allié des parlementaires évincés. 1774 est donc la date clef. Tout eut pu être empêché à cette date, si Louis XVI avait eu davantage foi en lui. Tout comme il aurait dû davantage avoir foi en lui en 1787. Maintenir la suppression des Parlements n’aurait rien eu d’arbitraire, car leurs membres pensaient avant tout à défendre leurs privilèges et leurs intérêts particuliers à l’encontre du bien commun et du pouvoir royal garant de ce bien commun.
Pourtant, jusqu’au printemps 1789 tout n’est pas perdu. Entre la convocation et la tenue des Etats Généraux, l’opinion publique évolue de plus en plus en faveur de Louis XVI. Il apparaît de plus en plus clairement, en effet, que les parlementaires oeuvrent pour en revenir à l’époque où les seigneurs étaient plus puissants que le roi, ce qui les a d’ailleurs paradoxalement (mais pas tant que ça) conduits à s’intéresser aux idées libérales anglaises où le pouvoir du monarque est bien peu de choses, réduit qu’il est par celui de l’oligarchie siégeant dans les chambres. D’où le curieux mélange entre féodalisme et libéralisme, qui est la clef pour comprendre la fronde parlementaire contre le roi. Mais l’opinion réalise de mieux en mieux que le bras de fer que le roi a engagé contre les frondeurs a en réalité pour but d’améliorer l’existence du peuple. Les gens ont bon espoir que le Roi finira par instaurer l’égalité de tous devant l’impôt. Partout en France, les cahiers de doléances du peuple réclament cette égalité, avec la fin des droits et privilèges seigneuriaux, et tous louent en Louis XVI un souverain libérateur.
La campagne électorale pour nommer les députés bat son plein. Tous votent y compris les femmes. Outre les trois ordres, trois grands courants d’opinion se distinguent :
Les Aristocrates s’opposent à toute réforme royale afin de garder intact leur privilège fiscal. Ils visent à limiter le plus possible le pouvoir royal qui les entrave dans leur désir de retour à l’époque où le pouvoir des seigneurs rebelles rivalisait avec celui du Roi. Leurs membres se recrutent beaucoup dans les Parlements, et leurs chefs de file sont le duc d’Orléans, cousin du Roi, ou encore le parlementaire Duval Desprémesnil.
Les Libéraux, eux, se recrutent surtout dans le Tiers, mais aussi dans la noblesse et le clergé. Eux par contre réclament la réforme fiscale, mais veulent aussi limiter le pouvoir du Roi, dans le cadre d’une monarchie inspirée de celle de l’Angleterre. La Fayette et Mirabeau sont ses chefs de file. L’abbé Sieyès représente l’aile radicale de ce courant de pensée. Violemment opposé à la noblesse, Sieyès exige que la totalité des pouvoirs revienne au Tiers Etat. Ce parti proche de la grande bourgeoisie libérale souhaite fonder une société individualiste à la place de la société traditionnelle fondée sur les groupes (familles, paroisses, corporations de métier, etc...). Or, s’il est évident que l’ancienne société traditionnelle devait être débarrassée des restes de féodalisme qui y subsistaient, elle ne devait pas être détruite pour autant. Car en effet, au moins l’individu n’y était-il pas abandonné à lui-même dans quelque jungle libérale, pas plus qu’il n’était nié et étouffé par un système collectiviste et étatiste dont la Révolution, à cause des erreurs d’apprenti sorcier des libéraux, engendrerait le prototype en 1792.
En réalité, le parti des Aristocrates et celui des Libéraux, s’ils s’opposent violemment sur la question fiscale, sont bien plus proches qu’il n’y parait : tous les deux ont la même fascination pour la monarchie anglaise et tous les deux visent à atteindre le même but : limiter au maximum le pouvoir du Roi à leur profit. Leur conflit est donc surtout une rivalité entre deux oligarchies : celle des seigneurs féodaux d’une part et celle des riches marchands d’autre part, qui reprochent toutes les deux à la tradition monarchique d’être un rempart contre leurs ambitions personnelles -des ambitions qui dans les deux cas se jouent du réel intérêt du peuple, qui a autant à perdre en cas de victoire des uns ou des autres. Ces deux partis ouvriront la boîte de Pandore, quand après le musellement de l’autorité royale par leur action, l’Assemblée sera de plus en plus noyautée et débordée par la gauche jacobine, et par conséquent de plus en plus étatiste, centralisatrice et déconnectée du réel, jusqu’à aboutir à l’avènement en 1792 du régime de la Terreur, précurseur des dictatures et idéologies totalitaires des siècles à venir.
Mais revenons en 1789, où entre les deux partis rivaux des Aristocrates et des Libéraux se situait encore un troisième parti. Ce troisième parti, il s’agissait de celui du Roi. Surnommé le parti des Absolutistes, incarné par le comte d’Artois, frère du Roi, ou encore par Calonne, le père de la Révolution Royale, il soutenait Louis XVI dans sa volonté salutaire de réforme de la société, mais s’opposait à toute diminution du pouvoir royal. Les absolutistes souhaitaient maintenir ce pouvoir intact, car il était le seul garant du bien commun, le seul qui, à l’encontre des oligarques et de leurs discours trompeurs, se souciait du peuple avec désintéressement et pragmatisme.
La France de 1789 explose de fidélité envers son roi. Le peuple réclame l’égalité fiscale voulue par Louis XVI, la fin des privilèges seigneuriaux, mais ne remet nullement en cause l’institution monarchique. La balle est donc dans le camp de Louis XVI. Mais hélas, le sort allait encore s’acharner sur le Roi, qui ne comprit pas qu’il avait là une occasion idéale pour réaliser son projet de réformes.
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Après Necker, le portefeuille des finances avait échu aux mains de Calonne. Un portefeuille hautement stratégique, car l’Etat se débattait en pleine banqueroute à cause du coût désastreux de la guerre d’Amérique et du surendettement provoqué par la gestion de Necker, qui ne jurait que par l’emprunt. En 1786, Calonne présente au Roi le projet de réforme économique qui le tient en haleine depuis de longs mois. Ce plan fut si audacieux que les historiens en parlèrent comme d’un projet de « Révolution Royale » avant 1789. Il s’agissait entre autres de remplacer les impôts du vingtième par la « subvention territoriale », nouvel impôt payable par tous, nobles et clercs comme roturiers et laïcs. En d’autres termes, le plan Calonne s’attaquait aux privilèges fiscaux. En 1702, déjà, Louis XIV avait définitivement mis en place la Capitation, un impôt sur le revenu payable par tous et réparti entre 22 classes de revenus. Cependant, au fil du siècle, les nobles avaient obtenu le privilège d’une réduction de la Capitation, qui en 1789 avait baissé jusqu’à 1,1% de leur revenu, tandis que les taillables étaient imposés à hauteur de 9,9% de leur revenu. Les plus pauvres et le clergé, eux, étaient exemptés. Le plan de Calonne visait à égaliser dans une bien plus large mesure la situation de tous devant l’impôt (les plus pauvres gardant évidemment leur exemption). Louis XVI s’avéra très enthousiasmé par le plan de Calonne, qui devait être mis en oeuvre en 1787. Déjà, en cette même année 1787, le Roi avait fait avancer la France vers un autre progrès, puisqu’il avait réintégré les protestants dans les droits dont ils étaient privés depuis la révocation de l’Edit de Nantes en 1685. Il avait aussi supprimé les impôts spécifiques pesant sur les Juifs, et permis à ceux-ci de se présenter aux élections (qui existaient au niveau local et provincial sous l’Ancien Régime). Enfin, en 1780, le Roi avait aboli le servage sur ses terres ; toutefois, si le servage existait officiellement dans la France de la fin du 18ème siècle, il était déjà quasiment aboli dans la pratique, ne subsistant plus, sous une forme atténuée, que dans quelques domaines reculés du Jura et du Bourbonnais.

Charles-Alexandre de Calonne
Portrait par Elisabeth Vigée-Lebrun
Versailles, Musée National du Château et des Trianons
En 1787, le projet de Calonne est donc présenté devant l’Assemblée des Notables. Comme il fallait s’y attendre, ces privilégiés, presque tous issus de la noblesse la plus fortunée et la plus titrée, rejetèrent ce projet d’égalisation fiscale. Le plan Calonne n’eut pas plus de succès face aux riches bourgeois du Tiers Etat, lesquels étaient -tout comme les nobles- en partie exemptés de la Taille. En outre, la société d’Ancien Régime n’étant pas verrouillée, ces bourgeois aspiraient à l’anoblissement, qui ne les intéresserait plus guère sans les privilèges fiscaux allant avec. Quant aux bourgeois n’aspirant pas à l’anoblissement, ils se doutaient que la perte ou la diminution de son privilège fiscal par la noblesse concèderait à celle-ci le droit de se lancer dans le commerce -qui lui était alors interdit ; une concurrence que le Tiers n’était pas prêt à tolérer. C’était d’ailleurs pour cette raison que le Tiers, lors d’Etats Généraux au XVIème siècle, avait déjà rejeté une précédente proposition d’égalisation fiscale.
Les Parlements des grandes villes du royaume, composés de privilégiés, orchestrèrent donc une fronde massive contre le Roi. Habilement, ils portèrent le peuple à la révolte antifiscale, pointant du doigt l’augmentation des impôts projetée par le pouvoir royal. Les parlementaires se gardèrent évidemment bien de préciser que cette augmentation des impôts ne concernerait pas tant les gens du peuple que les grands privilégiés qui désormais devraient participer comme tout le monde à l’effort fiscal, allégeant ainsi la charge pesant sur les autres. Les parlementaires firent ainsi passer le pouvoir royal pour attentatoire à toutes les libertés, alors que ce pouvoir essayait au contraire d’agir dans l’intérêt du peuple. Des émeutes eurent lieu un peu partout, comme celle de la Journée des Tuiles à Grenoble (8 mai 1788). La pression sur Louis XVI dès 1787 devint telle qu’il finit par renvoyer Calonne le 27 avril.
Mais le Roi ne se décourage pas : à la place de Calonne, il nomme Loménie de Brienne, l’archevêque de Toulouse. L’ecclésiastique reprend le flambeau et tente de convaincre les Parlements. Hélas sans succès. Les Parlements exigent la convocation des Etats Généraux, c’est à dire des trois ordres : Clergé, Noblesse et Tiers Etat. A ce jeu-là, ils se sentent sûrs de leur victoire, car à deux voix contre une, les ordres jouissant du privilège fiscal sont sûrs de l’emporter. Après l’échec du Lit de Justice du 6 août, qui eut dû faire passer en force le plan de réforme, le Roi cède et les Etats Généraux sont convoqués. Afin de calmer les esprits, Louis XVI renvoie Loménie de Brienne en 1788 et rappelle le très populaire Necker afin de préparer la tenue des Etats, finalement prévue pour le 5 mai 1789. La Révolution approche...

Etienne Charles de Loménie de Brienne
Portrait anonyme
Versailles, musée du Château et des Trianons

Jacques Necker
Portrait par Joseph Siffred DUPLESSIS
Versailles, musée du Château et des Trianons
La réforme fiscale aurait donc pu voir le jour et la Révolution être évitée s’il n’y avait eu la fronde des parlementaires. Ces Parlements, Louis XV et son ministre Maupeou les avaient supprimés en 1771. Mais dès 1774, Louis XVI les avait rappelés. En cela, le jeune roi inexpérimenté de vingt ans, qui pourtant était initialement contre, avait été influencé par son mentor le comte de Maurepas, un allié des parlementaires évincés. 1774 est donc la date clef. Tout eut pu être empêché à cette date, si Louis XVI avait eu davantage foi en lui. Tout comme il aurait dû davantage avoir foi en lui en 1787. Maintenir la suppression des Parlements n’aurait rien eu d’arbitraire, car leurs membres pensaient avant tout à défendre leurs privilèges et leurs intérêts particuliers à l’encontre du bien commun et du pouvoir royal garant de ce bien commun.
Pourtant, jusqu’au printemps 1789 tout n’est pas perdu. Entre la convocation et la tenue des Etats Généraux, l’opinion publique évolue de plus en plus en faveur de Louis XVI. Il apparaît de plus en plus clairement, en effet, que les parlementaires oeuvrent pour en revenir à l’époque où les seigneurs étaient plus puissants que le roi, ce qui les a d’ailleurs paradoxalement (mais pas tant que ça) conduits à s’intéresser aux idées libérales anglaises où le pouvoir du monarque est bien peu de choses, réduit qu’il est par celui de l’oligarchie siégeant dans les chambres. D’où le curieux mélange entre féodalisme et libéralisme, qui est la clef pour comprendre la fronde parlementaire contre le roi. Mais l’opinion réalise de mieux en mieux que le bras de fer que le roi a engagé contre les frondeurs a en réalité pour but d’améliorer l’existence du peuple. Les gens ont bon espoir que le Roi finira par instaurer l’égalité de tous devant l’impôt. Partout en France, les cahiers de doléances du peuple réclament cette égalité, avec la fin des droits et privilèges seigneuriaux, et tous louent en Louis XVI un souverain libérateur.
La campagne électorale pour nommer les députés bat son plein. Tous votent y compris les femmes. Outre les trois ordres, trois grands courants d’opinion se distinguent :
Les Aristocrates s’opposent à toute réforme royale afin de garder intact leur privilège fiscal. Ils visent à limiter le plus possible le pouvoir royal qui les entrave dans leur désir de retour à l’époque où le pouvoir des seigneurs rebelles rivalisait avec celui du Roi. Leurs membres se recrutent beaucoup dans les Parlements, et leurs chefs de file sont le duc d’Orléans, cousin du Roi, ou encore le parlementaire Duval Desprémesnil.
Les Libéraux, eux, se recrutent surtout dans le Tiers, mais aussi dans la noblesse et le clergé. Eux par contre réclament la réforme fiscale, mais veulent aussi limiter le pouvoir du Roi, dans le cadre d’une monarchie inspirée de celle de l’Angleterre. La Fayette et Mirabeau sont ses chefs de file. L’abbé Sieyès représente l’aile radicale de ce courant de pensée. Violemment opposé à la noblesse, Sieyès exige que la totalité des pouvoirs revienne au Tiers Etat. Ce parti proche de la grande bourgeoisie libérale souhaite fonder une société individualiste à la place de la société traditionnelle fondée sur les groupes (familles, paroisses, corporations de métier, etc...). Or, s’il est évident que l’ancienne société traditionnelle devait être débarrassée des restes de féodalisme qui y subsistaient, elle ne devait pas être détruite pour autant. Car en effet, au moins l’individu n’y était-il pas abandonné à lui-même dans quelque jungle libérale, pas plus qu’il n’était nié et étouffé par un système collectiviste et étatiste dont la Révolution, à cause des erreurs d’apprenti sorcier des libéraux, engendrerait le prototype en 1792.
En réalité, le parti des Aristocrates et celui des Libéraux, s’ils s’opposent violemment sur la question fiscale, sont bien plus proches qu’il n’y parait : tous les deux ont la même fascination pour la monarchie anglaise et tous les deux visent à atteindre le même but : limiter au maximum le pouvoir du Roi à leur profit. Leur conflit est donc surtout une rivalité entre deux oligarchies : celle des seigneurs féodaux d’une part et celle des riches marchands d’autre part, qui reprochent toutes les deux à la tradition monarchique d’être un rempart contre leurs ambitions personnelles -des ambitions qui dans les deux cas se jouent du réel intérêt du peuple, qui a autant à perdre en cas de victoire des uns ou des autres. Ces deux partis ouvriront la boîte de Pandore, quand après le musellement de l’autorité royale par leur action, l’Assemblée sera de plus en plus noyautée et débordée par la gauche jacobine, et par conséquent de plus en plus étatiste, centralisatrice et déconnectée du réel, jusqu’à aboutir à l’avènement en 1792 du régime de la Terreur, précurseur des dictatures et idéologies totalitaires des siècles à venir.
Mais revenons en 1789, où entre les deux partis rivaux des Aristocrates et des Libéraux se situait encore un troisième parti. Ce troisième parti, il s’agissait de celui du Roi. Surnommé le parti des Absolutistes, incarné par le comte d’Artois, frère du Roi, ou encore par Calonne, le père de la Révolution Royale, il soutenait Louis XVI dans sa volonté salutaire de réforme de la société, mais s’opposait à toute diminution du pouvoir royal. Les absolutistes souhaitaient maintenir ce pouvoir intact, car il était le seul garant du bien commun, le seul qui, à l’encontre des oligarques et de leurs discours trompeurs, se souciait du peuple avec désintéressement et pragmatisme.
La France de 1789 explose de fidélité envers son roi. Le peuple réclame l’égalité fiscale voulue par Louis XVI, la fin des privilèges seigneuriaux, mais ne remet nullement en cause l’institution monarchique. La balle est donc dans le camp de Louis XVI. Mais hélas, le sort allait encore s’acharner sur le Roi, qui ne comprit pas qu’il avait là une occasion idéale pour réaliser son projet de réformes.
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